La parfumerie a des nez, la marine dispose d’oreilles. Chanteraide, incarné par François Civil, officie en tant qu’« oreille d’or » dans les sous-marins nucléaires français. Capable d’identifier n’importe quel son, son travail est capital : une fois immergé, le seul moyen de « voir » ce qu’il se passe à l’extérieur… est d’écouter. Quand retentit le son, glaçant, du « chant du loup », la fin est proche. Ce bruit émis par un sonar plongeant pour repérer la position d’un sous-marin indique que celui-ci est repéré et donc annonciateur d’attaque aérienne imminente.

AUX SONS HEROS DE L’AMER

Le Chant du loup
Le Chant du loup

« Il y a trois sortes d’hommes. Les vivants, les morts, et ceux qui vont sur la mer ». Faisant office « d’incipit » du film, cette citation d’Aristote illustre parfaitement l’atmosphère des deux heures suivantes. Le spectateur plonge dans le quotidien de ces hommes et femmes qui parcourent les mers du globe à bord des deux types de sous-marins de l’armée française : les SNA, Sous-marins Nucléaires d’Attaque et les SNLE, Sous-marins Nucléaires Lanceurs d’Engins. Les premiers servent de soutien aux seconds, qui remplissent un rôle de dissuasion nucléaire, car habilités à lancer des missiles sur ordre direct et irrévocable du Président de la République. Cette thématique militaire, déjà abordée à plusieurs reprises au cinéma, notamment dans À la poursuite d’Octobre Rouge, de John McTiernan, ou dans Das Boot(Le Bateau), de Wolfgang Petersen, est ici traitée à travers le travail de l’oreille d’or.

Voir ce long-métrage dans une salle de cinéma semble indispensable. En effet, le travail des sons est essentiel pour la compréhension du ressenti des personnages. Leur découpage, amplitude et hauteur permettent au spectateur, qui retient son souffle, de percevoir les bruits de la même manière que Chanteraide. Par ailleurs, le grand écran renforce la sensation de submersion, dans l’immensité des fonds marins. C’est par un ton grave, des couleurs sombres, des espaces exigus, qu’Antonin Baudry expose d’une manière palpitante et inquiétante la (sur)vie quotidienne des marins : « prisonniers » de l’habitacle, sans prise sur l’environnement extérieur, percevant la menace sans pouvoir lui faire face, l’interprètant sans la voir, se défendant contre des attaques invisibles… Rendant compte du rôle capital, mais enveloppé de secret, que jouent les membres d’équipage des sous-marins nucléaires, en termes de défense et dissuasion, le scénario est frémissant. Bien que fictionnelle, l’intrigue est crédible, et digne d’être classée secret défense.

À l’instar de Charlie Chaplin dans Les Temps modernes, et à une toute autre échelle, les membres de l’équipage ne sont que les rouages de la machine, coupés du monde extérieur. Bien qu’étant des pièces indispensables au bon fonctionnement du sous-marin, ils ne disposent d’une liberté que très restreinte : leurs actions sont circonscrites à leurs intuitions, ou à la procédure qui, elle, implique de faire abstraction des signes qu’ils perçoivent et interprètent. De ce fait, le film questionne largement la place occupée par l’humain dans la mise en œuvre des consignes militaires. Au sein du SNA Le Titane, commandé par D’Orsy (incarné par Omar Sy), et du SNLE L’Effroyable, sous la direction de Grandchamp (interprété par Reda Kateb), les hommes et femmes se connaissent intimement. Ces liens de confiance sont capitaux pour la cohésion de l’équipage et la réussite des missions qui leur sont confiées. Cependant, dans le cadre de la dissuasion nucléaire, la place laissée à l’être humain dans les procédures est inexistante, celles-ci étant établies pour palier aux risques de manipulation. Le film illustre ainsi un fort paradoxe : alors qu’ils sont livrés à eux-mêmes, coupés du monde, contraints à une extrême discrétion, soumis aux aléas extérieurs ; alors que leur sécurité et leur survie dépendent de la justesse de l’analyse des bruits par l’oreille d’or, les membres d’équipage doivent appliquer la procédure coûte que coûte, et faire fi de toutes les tentatives d’interférence avec la bonne application de la directive. Dès lors, quand la décision elle-même est une erreur, la règle, censée assurer une sécurité optimale, devient la menace. Justement parce qu’elle est détachée de l’humain, l’application stricte des instructions apparait comme un non-sens, puisqu’à plusieurs mètres sous la surface des mers, tout repose sur lui.

Ainsi, Le Chant de Loup questionne plusieurs types de relations : entre l’être humain et les règles formelles, qui, bien qu’écrites par lui, excluent l’Homme ; entre l’Homme et la machine, qui, tout en l’aliénant, ne peut fonctionner sans l’humain ; et même entre guerre et paix, interrogeant les ressorts de la dissuasion militaire, qui implique, dans une certaine mesure, de faire la guerre pour éviter qu’elle n’ait lieu.

Océane Félix

Le Chant du loup – bande-annonce